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« Vite ! est-il d’autres vies ? -Le sommeil dans la richesse est impossible. La richesse a toujours été bien public. »
Arthur Rimbault – Une saison en enfer

La vidéo est glaçante. On y assiste à l’annonce par un corps médical débordé à un homme de 79 ans, lucide et en pleine possession de sa raison, qu’il est atteint du coronavirus et que faute de moyens disponibles en nombre suffisant, il ne sera pas mis sous assistance respiratoire et qu’il est donc condamné à mort. Nous sommes témoins là, dans le décor froid et aseptisé d’une chambre d’hôpital, à ce que certains qualifieraient de faillite de notre société quand elle n’en est que l’accomplissement.

Trente ans de politiques publiques accompagnant la dégradation systématique des services publics avec comme objectif leur privatisation, c’est à dire leur destruction en terme de biens communs, pour en arriver là. Si les hôpitaux sont sur la sellette aujourd’hui, leur indigence dénoncée depuis des mois par leurs personnels en lutte contre leur dégradation, aucun service n’a été épargné. Gaz, Eau, Télécommunication, Autoroutes, Banques, tout ce qui permettait de réduire la «fracture sociale» entre les citoyens a été privatisé, enlevant à L’État les moyens d’assurer sa mission de protection des populations et de redistribution, sous formes de services socialisés accessibles à tous, de la plus grande partie des richesses produites par le peuple de notre Nation.

Car derrière le mythe du Gagneur, derrière ces fortunes industrielles ou financières présentées comme des réussites, derrière ces Niel, ces Bolloré, ces Bettencourt, ces Arnault mais aussi derrière ces stars ou ces footballeurs payés à millions, se cache le respirateur que l’on n’a pas pu donner à cette homme de 79 ans qui va mourir dans le cinquième pays le plus riche de cette petite planète.

Ceux qui, comme moi, ont été lycéens ou étudiants dans les années 1980, au début du déferlement de cette vague libérale qui semble vouloir tout emporter jusque aux vies de nos aînés, nous nous étions révoltés massivement contre cette sélection que l’on voulait imposer comme modèle dans nos universités. Notre révolte était instinctive, notre rejet était total, cristallisé sur ce mot de « sélection » qui venait torturer notre inconscient collectif de ces trains qui avaient conduit à la mort les possibles mères et pères, tantes et oncles, grands-mères et grands-pères de ceux qui auraient pu être nos amis si des millions de vies ne s’étaient pas arrêtés là-bas, dans les brumes des plaines de Pologne, au débouché des sinistres rampes de sélection.

Il n’était alors évidemment pas question de vie et de mort derrière ce mot de sélection, dans ces années 80 insouciantes. Ce que nous motivait alors, c’était le refus collectif d’une société dans laquelle les citoyens ne pourraient pas avoir cette liberté si simple et si fondamentale de construire leur vie. C’est à dire le droit pour chacun d’aller au devant de son avenir avec comme boussole ses goûts, ses envies, ses passions et d’en faire le substrat sur lequel pourraient croître ses connaissances, ses savoir-faire et qui lui permettrait de venir enrichir la société des hommes de ce qu’il est, et ceci qui et quoi qu’il soit.

C’était une illusion. Cette liberté là, comme l’égalité qu’elle sous-tend et la nécessaire fraternité qui la rend possible n’était pas destinées à descendre des frontispices des édifices publics pour venir servir de guide à soixante millions de citoyens qui, déjà, n’en étaient réduits à n’être, dans la tête des « décideurs », qu’un immense troupeau de consommateurs.

L’enjeu de ces années 80 était crucial pour les think-tanks des grandes sociétés multinationales et des grands groupes financiers internationaux dont les Reagan, les Tatcher étaient les nouveaux héros. Il s’agissait d’en finir, définitivement, avec l’aspiration des peuples à une éducation de qualité, à un travail émancipant, à des services de santé performants et à une retraite digne accessibles à tous.

Trente ans. trente ans de politique libérale menée au nom du combat contre le déficit, de la diminution de la dette, de la rentabilité nous ont été imposés par tous les gouvernements qui se sont succédés depuis 1983 en France pour en arriver là, à cet accomplissement dans lequel on annonce à ce monsieur de 79 ans qu’il va mourir car on ne dispose pas, dans un hôpital public, de matériel en nombre suffisant pour essayer de le sauver.

Il est urgent que ça change. Que ça change vraiment…

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